FUSILS POUR SAUVAGINE
Par
François Lévesque
Les durs de durs
Octobre 1996, je patauge dans la boue des battures de l’Île d’Orléans à la poursuite de bécassines ou, sait-on jamais, de quelques canards noirs s’alimentant à travers les joncs. En main, un Remington modèle 870 à coulisse (un «pompeux») avec crosse et fût en bois, un classique peu cher et fiable. On en demandait 450,00$ à l’époque chez Latulippe et 485,00$ pour le Magnum (chambré pour la 3 pouces et demie). Même l’étudiant que j’étais pouvait se le permettre.
Une couche d’eau d’environ 30 centimètres commençait à recouvrir la berge où je marchais en raison de la marée montante. Un ruisseau s’avançait dans la boue en creusant un canal assez profond devant moi mais je ne l’aperçus pas en raison de l’eau qui montait et, lorsque je mis le pied dedans, il était trop tard: je me retrouvai presqu’à plat ventre au fond du canal recouvert par la marée et le fusil, que j’eus laissé choir dans ma grotesque tentative de reprendre pied, s’y engouffra devant mes yeux entrouverts dans l’eau fangeuse.
Je finis par me redresser et reprendre mon souffle mais je replonge immédiatement mes mains au fond de l’eau pour reprendre mon fusil, que je retrouve heureusement sans peine malgré que j’aie dû y aller tête première, les yeux fermés. Alors que je termine à peine d’égoutter l’arme boueuse, une bande de sarcelles se présente en rase-mottes au-dessus de l’eau dans ma direction. PAF! Un beau mâle entame une roulade désordonnée à la surface et termine sa course les pattes en l’air, flottant sur son dos. Je n’en revenais pas! Quel exploit ce petit fusil économique venait de me faire réaliser. Il fonctionnait malgré son immersion dans l’eau et la boue! Quelques secondes auparavant j’étais honteux, transis, mouillé et découragé et voilà que, grâce à cette pétoire magique, je n’avais plus froid, j’étais heureux et j’avais une belle sarcelle dans la main!
Cet exploit du Remington 870, son prix et bien sûr ma fierté en avait fait le meilleur fusil à mes yeux. Quelques années plus tard, j’avais initié un ami à la chasse de la sauvagine et, sous mes chauds encouragements, il s’était procuré la même arme mais en déclinaison magnum. Premier matin de chasse de la saison ensemble, c’était bandes après bandes et j’abattais un ou deux canards à chaque passe tandis que mon collègue ne parvenait pas à désenrayer son arme. J’ai même dû user de tout mon pouvoir de persuasion (et de mes deux bras) pour l’empêcher de lancer son fusil dans le fleuve! C’est mon fusil ?%$#? Je le garoche si je veux! Il s’en est fallu de très peu. Nous sommes repartis avec ma limite de canards et, la semaine suivante, mon ami s’est présenté à la cache avec un fusil à 1300,00$ pièce, un semi-automatique réputé infaillible: Le Super Black Eagle de Benelli. C’était une fortune pour un fusil à sauvagines à l’époque mais il s’agissait d’un véritable cheval de trait.
Ces armes, qu’on appelait Enclumes, Rames, Cheval de trait, ces bêtes idéales pour la chasse du gibier migrateur existent-elles encore à une époque où l’obsolescence programmée fait Loi ? C’est ce que nous verrons dans les lignes qui suivent.
Winchester SX3 et SX4
Le fusil Winchester Super X (SX) est un modèle dont le nom est souvent prononcé lorsqu’il s’agit d’aligner les mots Économique et Fiable.
Dotés de systèmes d’emprunt des gaz, ces armes sont toujours vendues sous le vocable SX4 pour Super X 4. Son pendant au mécanisme à coulisses, le SXP (pour Super X Pump) a lui aussi bonne réputation.
Le fusil Winchester SX4 est très fiable malgré son prix abordable.
Dès le premier coup d’œil on note sa poignée de culasse surdimensionnée de même que la grandeur du pontet, qui permet l’utilisation facile de l’arme avec des gants, un avantage certain par temps froid.
Sa conception permet une utilisation accrue en raison du recul plus faible des mécanismes à emprunt des gaz dont l’arme est munie. Le bouton de blocage, situé du côté droit juste avant le fût, est lui aussi de bonne dimension. Cette arme se détaille à environ 1500,00$ et 3 étranglements sont inclus dans la boîte de même qu’une cale vous permettant d’ajuster la longueur de crosse à votre goût.
La réputation de fiabilité du SX3 n’est plus à faire et son successeur le SX4 semble sur la bonne voie pour maintenir la lignée au panthéon des armes fiables.
Le Browning BPS (Browning Pump System)
Le présent article porte sur les armes modernes toujours disponibles, ce qui explique pourquoi certains géants de l’industrie n’y figurent pas, à une exception près: le Browning BPS. Cette arme n’est plus manufacturée par Browning depuis l’an dernier mais il reste suffisamment d’exemplaires sur le marché pour en glisser un mot. J’ai d’ailleurs acheté mon premier BPS en calibre 10 alors que j’étudiais à l’université vers la fin des années 90. Je possédais déjà un Remington 870 assez fiable (c’était avant le manque de finition du port d’éjection et les autres problèmes d’après 1995) que j’utilisais pour le canard et les outardes. Je ne connaissais pas le calibre 10 à part pour en avoir entendu parler par des locaux. Ce calibre qui nous semblait exotique était censé permettre l’abattage sans failles d’oies à des distances phénoménales et, comme j’avais une bonne passe d’outardes qui me narguaient constamment en volant très haut, je me dis que l’achat d’un fusil de calibre 10 règlerait mon problème assez rapidement.
Or, tout ce qui était disponible en calibre 10 dans mon entourage consistait en de vieux juxtaposés qui semblaient avoir traversé les deux grandes guerres. J’ai déjà appuyé sur la gâchette de vieilles pétoires en priant pour que ça n’explose pas, les yeux fortement plissés et les épaules retroussées, mais je n’étais plus rendu là. Je voulais du neuf -bien clinquant de préférence- mais le choix de modèles de calibre .10 était assez limité, outre les Remington SP-10 et Browning Gold, que je n’avais pas les moyens de m’offrir, et les SP avaient la réputation de s’enrayer facilement.
Je dû donc me résoudre à faire l’acquisition du modèle Stalker (noir) BPS de Browning chambré 3 pouces et demi. La compagnie produisait cette arme dans pratiquement tous les calibres, même le .28! Le fusil pesait un peu plus de 10 livres avec les trois cartouches règlementaires en 3 pouces et demi, une véritable enclume.
Le modèle Stalker BPS de Browning en calibre 10 : une véritable enclume!
Cependant, ce poids devenait un atout pour absorber le recul et suivre les cibles. De plus, le déclencheur de sécurité sur le dessus de l’épaulement du boitier et le port d’éjection des douilles situé sous la chambre en faisait un des rares fusils véritablement ambidextres.
Il fallait alimenter le magasin par le dessous et les douilles s’accumulaient à vos pieds et non dans le visage du voisin. Il s’agit selon moi d’un avantage important, ayant déjà martelé le visage de confrères avec mon Browning Gold de calibre 10 qui crachait ses douilles de Federal Backcloud 3 pouces et demie lors d’une chasse particulièrement mouvementée au Lac St-Jean avec mon ami Marc Harvey. Je revois encore les culots de laiton lui frapper l’arcade sourcilière sans relâche…
Le seul problème avec cette arme est la grande difficulté rencontrée lorsque vient le temps de remettre en place les deux tiges du butoir à cartouches après un bon nettoyage.
Il y a une tige gauche et une tige droite et croyez-moi, lorsque vient le temps de réinstaller ces pièces, je peux sacrer pendant 20 minutes sans me répéter. C’est selon moi un des seuls reproches à adresser à cette arme. Ceci étant dit, le BPS (pour Browning Pump System) a été l’un des meilleurs fusils à mécanisme à coulisse jamais produits avec le Benelli Nova.
Ajoutez le texte de votre infobulle ici
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Le BPS de Browning (A) et le Nova de Benelli (B) sont deux des meilleurs fusils à pompe jamais produits selon l’auteur.
De plus, Browning l’a produit pendant 47 ans, ce qui signifie que vous pourrez sans aucun doute vous en procurer un pour pas cher et qu’il y a des pièces sur le marché en cas de pépin. Cette arme prendra elle de la valeur avec le temps? Je ne le crois pas, malgré son éventuelle rareté. Voici pourquoi. Les modèles à pompe intéressent souvent le chasseur désirant une alternative entre le fusil à bascule économique et le semi-automatique. Les gens craignant l’achat d’une arme coûteuse au mécanisme de moins en moins fiable se tourneront donc vers le bon vieux pompeux mais pas à n’importe quel prix. En fait, il y a un obstacle psychologique à payer un pompeux aussi cher qu’une arme semi-auto et le Benelli Nova, la coqueluche des armes à mécanisme à coulisse de nos jours, se détaille environ 600,00$ avant taxes… Les chasseurs ont confiance aux armes plus chères (2300,00$ et plus) mais hésitent à payer ce prix.
C’est pour cette raison que je pense que le prix d’un BPS en bon état ne dépassera jamais celui d’une arme semi-automatique de qualité, même dans 30 ans, mais cette arme reste d’une fiabilité déconcertante. Elle se mérite une place dans notre classement.
Benelli SBE3
Le nom Benelli SBE3 (Super Black Eagle 3) revient souvent quand la discussion tourne autour des fusils modernes pour sauvagine les plus fiables et cela probablement pour plusieurs raisons: mécanisme à inertie demandant peu d’entretien, options variées comme le traitement B.E.S.T. (garantie de 25 ans contre la rouille éventuelle du canon) et construction solide
Le fusil semi-automatique Super Black Eagle 3 de Benelli, un favori de plusieurs sauvaginiers.
La poignée de culasse de cette arme ainsi que le levier du magasin et la fenêtre d’éjection sont surdimensionnés sur ce fusil, permettant une utilisation facile avec des gants.
Il y a bien sûr les côtés plus particuliers aux systèmes à inertie qui peuvent faire opter les sauvaginiers pour autre chose: possibilité d’enrayage si le fusil est mal épaulé et poids léger ce qui entraîne, en l’absence d’un système de gestion des gaz, un recul plus important. Cependant, les qualités du système à inertie dépassent ses défauts: fiabilité lors de conditions difficiles, peu d’entretien, fût généralement plus mince dû à l’absence de piston et durabilité.
Browning A5
Le premier gros succès commercial pour Browning en matière de fusil semi-automatique pour sauvagines fut sans aucun doute le fameux humpback, le Browning Auto Five. Discontinué au tournant du siècle, ce fusil a été produit à plus d’un million d’exemplaires, ce qui laisse encore aujourd’hui sur le marché des armes en bon état disponibles pour moins de 700 dollars. De plus, vu le nombre d’armes produites, les pièces de remplacement abondent, sauf les canons. Un seul canon conçu pour la munition de 3 pouces peut se détailler plus de 1000 dollars, c’est vous dire!
J’ai été de ceux qui souhaitent ardemment le retour de cette arme iconique vu le peu de fiabilité que semblait présenter la concurrence en matière de semi-auto, mais j’ai quand même attendu avant de faire le saut car un produit aussi nouveau demande normalement une période d’ajustement. Il faut le dire, le mécanisme de cette arme ressemble plus à celui d’un Benelli qu’à celui d’un Auto Five de 1970.
L’entreprise a eu le temps, depuis la sortie du nouveau A5 en 2014, d’affiner la culasse et sa finition pour offrir, en 2025, une arme au fonctionnement sans reproche. J’ai eu personnellement l’occasion de tester un de ces modèles ce printemps et je peux vous dire que la fiabilité est au rendez-vous.
Le nouveau Browning A5: une arme d’une grande fiabilité en toutes conditions.
J’ai récolté successivement dindons sauvages, oies des neiges et pigeons avec cette arme et peu importe la qualité ou la nature des munitions, aucun problème n’est survenu malgré la boue et la neige dans le mécanisme. J’ai trouvé la chambre particulièrement facile à ouvrir et cette arme se monte et se démonte comme un charme. Il y a maintenant 10 ans que le A5 est sur le marché et, comme toute nouveauté, l’entreprise a su s’ajuster pour offrir un modèle réussi.
Conclusion
Les fusils modernes n’ont plus rien à voir avec ceux de nos grands-pères, il faut en convenir. Cependant, comme nous venons de le voir, il reste encore des armes ayant le potentiel d’être introduites au panthéon des durs de durs, comme le fut le Remington Wingmaster, le Benelli Nova ou le 870 première mouture.
Il y a de grands oubliés dans cette revue des armes mais ce sera pour une prochaine chronique!
Bonne saison!